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Quand la rumeur fait plus peur que la crise

Quand la rumeur fait plus peur que la crise

À San, un fléau se propage invisiblement mais touche presque toute la population. Il se manifeste dans les esprits. L’affaiblissement de la qualité de l’information est une réalité comme le secret de polichinelle.

À un moment où le Mali est confronté à une combinaison de crises sécuritaires, sociales et économiques, s’informer devient un besoin vital, presque une nécessité au même titre que les trois repas quotidiens.

Avec l’avènement des réseaux sociaux, l’information est devenue un champ ouvert. Les populations rurales sont aussi de plus connectées à l’internet.Distinguer le vrai du faux, le bien du mal, est devenu un véritable défi pour le consommateur, mais aussi parfois pour les hommes de médias, qui se retrouvent entre le marteau et l’enclume. Nous évoluons aujourd’hui dans un contexte national où le paysage informationnel est fortement polarisé, principalement par des publications liées à la crise sécuritaire, aux tensions diplomatiques et aux questions de souveraineté.

Cependant, de nos jours à Santoro ni Karentela, comprendre ce qui se passe, s’informer sur les réalités du carburant, par example connaître le prix du marché noir pour en trouver au moindre coût, savoir quelle station est ouverte ou si la file d’attente n’est pas trop longue, ou comprendre la situation sécuritaire des villages environnants, devient un réflexe de survie. L’information n’est pas un luxe, mais un outil de garantie.

Médias locaux : précarité et fragilisation de l’information

Lors de la 4ᵉ édition du Salon des Médias du Mali, tenue le 1ᵉʳ août 2025 au Centre International de Conférences de Bamako (CICB), une initiative de l’Association Salon des Médias du Mali et de CREACOM AFRIQUE, l’objectif était de mettre en lumière les défis contemporains de l’information tout en valorisant la culture, conformément à la déclaration du Président de la Transition faisant de 2025 l’Année de la Culture. À cette occasion, le président de la Maison de la Presse, organisateur de l’événement, déclarait : “Si ce n’était le retrait massif des partenaires, une radio de proximité réalisait jusqu’à 70 % de ses activités grâce au financement d’une seule ONG dans sa localité.”

Le départ massif de certains partenaires, la saturation du marché radiophonique et l’émergence de nouveaux médias locaux ont plongé les radios de proximité dans une précarité inédite. “Avec la décision de Donald Trump sur l’USAID, plusieurs de nos partenaires ont résilié nos contrats. Même AMAPROS-SNV nous a écrit pour nous dire qu’ils ne pouvaient plus continuer avec nous pour des raisons financières,” expliqua un promoteur d’une radio locale de San (le 23/06/2025).

Les journalistes et animateurs travaillent fréquemment sans salaire stable, sans moyens techniques suffisants et avec peu d’opportunités de formation continue. Cette fragilité affecte directement la qualité de l’information produite et diffusée.

“À San, aucune radio ne peut employer quelqu’un comme salarié avec les revenus qu’elle génère. Aucun animateur ne peut vivre uniquement de l’animation. Le secteur de l’information au Mali est dans une impasse totale : ni organisation, ni professionnalisme,” affirme un directeur de programme d’une radio influente de San (le 23/06/2025).

Les radios de proximité demeurent pourtant les principales sources d’information, notamment pour les communautés rurales. La ville de San, compte une dizaine de radios. Certains animateurs, avec plus de vingt ans de carrière, sont devenus de véritables figures publiques et influencent fortement l’opinion locale.

Mais, ces radios évoluent dans un environnement sous pression. La dépendance à la publicité fragilise leur indépendance éditoriale. Comme le dit l’adage : la main qui donne est celle qui commande. Malgré l’interdiction de la Haute Autorité de la Communication (HAC), certaines radios continuent d’en diffuser des publicités non autorisées par la loi. Faute d’alternatives économiques. Cette carence économique à pousser plusieurs jeunes animateurs à se reconvertir en vidéoman ou en DJ pour des animations cérémonielles.

Cependant, dans ce contexte d’incertitude, la vérification des informations locales repose de plus en plus sur des circuits informels, correspondants dans les villages, appels improvisés des connaissances, messages vocaux partagés sur les réseaux sociaux. Dans ces conditions, respecter les principes fondamentaux du journalisme devient un véritable défi.

Ainsi la multiplication des canaux de diffusion radios locales, qui ne pratiquent pas toujours un journalisme professionnel, et des réseaux sociaux combinée à l’angoisse du contexte sécuritaire, accélère la circulation des informations non vérifiées. À San, où la connexion mobile est désormais largement accessible, même les personnes en âge avancée consomment quotidiennement vidéo et messages vocaux, et s’informent sur la situation du pays à travers TikTok et WhatsApp.

Pour le citoyen moyen, il reste difficile de déterminer si quelque chose relève de reportage journalistique. Le journaliste est censé distinguer le fait vérifié du message orienté. Mais le citoyen, lui, reçoit souvent tout sans filtre. Par exemple, ce vieux Bwa, assis devant sa porte avec son thé, écoute la radio pour comprendre ce qui se passe dans le monde et dans son pays. Pourtant, il ne dispose pas toujours des repères nécessaires pour différencier la vraie information est une rumeur diffusée par ci par là. 

Crise énergétique et emballement informationnel

La crise énergétique a eu des répercussions sur tous les secteurs clés de la ville de San. Elle a également provoqué une surcharge dans la production et la diffusion de l’information à certaines heures de programmation des radios: Lorsque nous avons une émission à diffuser vers 13h et qu’il y a une coupure à 12h, cette émission est reportée. Cela s’ajoute à d’autres programmes déjà perturbés, ce qui devient un véritable casse-tête,” nous édifie un promoteur de radio (le 23/06/2025).

Un autre effet de la crise énergétique est l’amplification de la désinformation. Un épisode l’illustre clairement : au début de la crise, un opérateur économique a vendu du gasoil issu d’une citerne de 45.000 litres au centrale énergie de San. Un acte commercial rapidement interprété par certains gens comme un don gratuit destiné à soulager la ville.

La rumeur s’est propagée si vite que certains hommes de médias locaux  l’ont relue sans vérification. Il a fallu l’intervention du gouverneur de San, qui a interpellé le chargé de communication du pétrolier afin de rétablir publiquement la vérité.

Un cas plus récent : le lundi 19 janvier, jour de foire de la ville de San. Une capture d’écran a circulé dans plusieurs groupes WhatsApp, alertant sur une prétendue présence de groupes armés en route vers San. Cette information a semé la panique dans la foire et à perturbé l’atmosphère du marché ; certains forains n’ont pas pris le temps de vérifier la suite. Aucun mécanisme crédible de vérification rapide n’était disponible, et ce silence a continué de laisser place à l’angoisse collective.

Capture d’écran WhatsApp le 19 janvier 2026.

Ces exemples, parmi tant d’autres, ne sont pas isolés. Des rumeurs sur la sécurité, les déplacés internes ou les autorités administratives, y compris le gouverneur lui-même, circulent en permanence. Les grins, sont devenus de véritables cadres de discussion, on débat de l’actualité locale comme nationale. Chacun y partage ce qu’il a vu ou entendu sur les réseaux sociaux. Ces échanges sont souvent le moment où l’on s’informe, où l’on se rassure ou se convainc autour d’un sujet. 

La vérité devient floue, instable, parfois anxiogène, et la population est directement touchée par cette situation, malgré qu’elle participe par ignorance à la propagation des fausses informations. 

Quelles réponses face à la désinformation ? 

En temps de crise, où les émotions sont à fleur de peau et facilement manipulables, l’information devient un couteau à double tranchant. Elle peut facilement créer un climat de peur collective,  et le désordre,mais elle peut aussi apaiser les tensions et contribuer à la consolidation de la paix. 

Pour lutter contre la désinformation et les discours de haine, l’organisation Search for Common Ground, qui intervient depuis plus de quatre ans à San, a renforcé les capacités des animateurs radio sur les techniques de vérification des faits. Elle diffuse des spots audio de sensibilisation sur certaines radios et a mis en place des groupes de jeunes ‘cyber-gardiens’ pour veiller à ce que les rumeurs ne créent pas de psychose. Mais face à la réalité, ces actions restent timides et parfois limitées.

Alors il faut impérativement des formations d’encadrement professionnelle et juridique des acteurs de media et les jeunes qui ont des fortes followers sur les réseaux . Je n’ai pas réussi de formation préalable en utilisation des réseaux sociaux en tant que influenceur, j’aime juste ça et je m’intègre dans ce domaine en prenant des informations auprès des personnes. Donc, si je pouvais bénéficier d’une formation ainsi que des matériels, je pourrais faire beaucoup plus,” dit un influenceur de San (28/06/2025). 

En effet, face à la polarisation croissante et aux rumeurs récurrentes, la mise en place d’une cellule locale de vérification de l’information, réunissant autorités administratives, médias et société civile, apparaît comme une piste crédible. D’autres actions peuvent être : organiser des causeries de sensibilisation dans les grins, former les jeunes leaders, les créateurs de contenus et les associations aux techniques de vérification des faits à d’écriture des discours qui ne polarise pas ; Renforcer les compétences des hommes de média en ligne, les soutenir économiquement ; Multiplier avec eux les actions de sensibilisation sur les dangers de la désinformation et des discours de haine. Car, ces médias locaux sont proches des populations et ancrés dans les réalités quotidiennes. Les accompagner c’est leur donner le pouvoir d’informer sans diviser, de sensibiliser sans attiser les tensions et de promouvoir le dialogue au sein des communautés. 

De San à l’ensemble du Mali, une information juste, vérifiée et responsable peut contribuer à la consolidation de la paix. Aujourd’hui, plus que jamais, la paix se construit aussi par des mots réfléchis, des discours apaisants et par l’assainissement de notre environnement numérique. 

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