Sensibiliser comme première étape vers la résolution des conflits

Le village de Vridjibao, situé à plus de trois kilomètres de la ville de Pala, a été confronté en juillet dernier à un conflit opposant trois éleveurs à un agriculteur. Cet incident a entraîné un blessé grave, évacué vers la ville pour recevoir des soins. Suite à cette situation, les autorités ont dépêché des représentants afin de sensibiliser les deux communautés. Depuis lors, la tension semble s’être apaisée, laissant cette crise derrière elle, plus que jamais.

En raison des inondations, nous avons dû faire un grand détour, et le trajet, qui est normalement 3 km de longeur, a pris 2 heures pour atteindre les portes de ce village. À l’entrée, un grand figuier se dresse, tel un symbole d’identification. Depuis la moto, j’ai commencé à croiser de jeunes enfants puisant de l’eau et jouant entre eux. Il est 10 heures, et c’est le jour du marché. Enfants, personnes âgées, jeunes et femmes se précipitent pour exposer leurs marchandises. C’est alors que je croise un jeune homme et un vieil homme se dirigeant dans la direction opposée. Je me suis approché du jeune pour lui demander si le chef du village était toujours chez lui. Soudain, le vieil homme m’interpelle directement. Il s’agit d’un ancien instituteur de la ville de Pala, aujourd’hui à la retraite. « Tu ne verras pas le chef aujourd’hui », m’a-t-il dit. Tout en poursuivant notre chemin, nous avons continué à échanger jusqu’à la maison du chef du village.

Ayant déjà rencontré le chef auparavant, je me suis dirigé directement vers ses gardes pour obtenir la permission de m’entretenir avec lui. Il a accepté de nous recevoir et nous a parlé de son village et de la situation actuelle.

« Depuis que je suis chef de ce village, succédant à mon père en 2011, j’ai toujours senti que cette situation finirait par arriver. Je suis né ici, je suis à la fois éleveur et agriculteur, même si ce n’est pas le même type d’élevage que pratiquent ceux d’aujourd’hui. Je connais très bien ces deux domaines. Quand je parle, tout le monde pense que je prends la défense des agriculteurs, mais ce n’est pas le problème. J’ai toujours insisté sur l’importance de l’union entre toutes les communautés. Ce que j’ai dit et que je répète, c’est que ceux qui ont causé ces troubles ne sont pas d’ici. Je connais bien tout le monde. Ce village est composé de petites communautés : Moussey, Moundang, Zimé, et maintenant les Peuls s’y sont également installés. Les tensions ont commencé à apparaître en 2013, lorsqu’un champ appartenant à un agriculteur, aujourd’hui décédé, a été occupé par une petite communauté d’éleveurs venus de loin. Cela avait déjà failli créer des problèmes à l’époque. » Mais les autorités n’ont rien fait pour résoudre cette situation. Ce qui a exacerbé les tensions entre les communautés, c’est que le chef de brigade de l’époque a contraint l’agriculteur à céder une partie de son champ, lequel a ensuite été revendu quelques années plus tard à un éleveur.

Au cours de notre échange, un homme intervient. Il s’agit de celui qui a joué le rôle de médiateur entre les éleveurs et les agriculteurs en juillet dernier, lors de la réunion visant à trouver un accord entre les deux communautés. Oumarou, vêtu d’un grand boubou blanc et originaire de la communauté peule, se montre sceptique. Il affirme qu’à aucun moment un éleveur de ce village ne représenterait une menace pour un agriculteur. Lui-même, issu d’une famille d’éleveurs, défend les valeurs de sa communauté et parle avec une grande sérénité. « Je ne pense vraiment pas que quelqu’un de ma communauté soit un criminel. Cela fait bien trop longtemps que nous sommes ici, c’est chez nous. Ce genre d’acte est généralement commis par des gens qui savent qu’ils ne seront plus là le lendemain. » À ce moment, un autre homme assis près de la porte tente d’intervenir, mais Oumarou lui répond d’un ton ferme : « Personne n’a rien fait de mal dans ce village, ne cherche pas à nous mêler à ça. » Après cette réplique, tout le monde éclate de rire. Comme nous l’avait expliqué le chef, cet endroit rassemble des personnes de différents groupes ethniques. Après près d’une heure d’échange, nous nous dirigeons vers le marché.

Sur le chemin du marché, des femmes transportent leurs marchandises sur la tête, accompagnées de leurs enfants, pour ce moment spécial qui réunit toute la communauté. Chacun vient pour ses propres affaires. En marchant, je remarque une femme issue d’une famille d’éleveurs portant sur sa tête un grand récipient rempli de lait, suivie par de jeunes enfants, certains tenant des bidons, d’autres des calebasses sur la tête contenant également du lait.

Il est midi, et le marché est plus animé que jamais. Il est principalement fréquenté par la population locale, mais aussi par des villageois venus des alentours et des jeunes de Pala pour l’occasion. Tout le monde se bouscule pour se frayer un passage dans ce petit marché hebdomadaire. Le marché semble divisé en plusieurs sections : les jeunes d’un côté, les femmes et les personnes âgées de l’autre. Les jeunes, en particulier, semblent parfaitement mélangés. À un moment donné, un jeune musulman issu d’une famille d’éleveurs est assis au milieu des autres, tenant la corde de son mouton qu’il est venu vendre. Tous réunis là, chacun avec sa marchandise, semblent se sentir à leur place.

Les vendeurs interpellent les passants d’un geste de la main, les invitant à venir voir leurs produits. Certains échangent des animaux contre du mil, d’autres du lait contre du maïs. Tout semble se dérouler harmonieusement. L’ombre du conflit paraît désormais lointaine, et chacun profite de la vie. Le calme est totalement revenu parmi la population, comme souhaité par les autorités après la campagne de sensibilisation qui a suivi le conflit de juillet dernier, une atmosphère de calme semble régner. En parcourant le marché, les femmes assises avec leurs récipients remplis de lait nous offraient à boire sans distinction aucune. Alors que je me retournais, un vieil homme, assis à côté de ses animaux, m’a fait signe de m’approcher. Je me suis dirigé vers lui, et il m’a demandé : « Tu cherches un mouton ou un bœuf ? Tu n’es pas d’ici, alors tu es venu pour acheter ? » Je lui ai répondu que non, que j’étais simplement venu découvrir cette communauté. Il a ri et m’a dit : « Non, je ne pense pas. Viens avec moi, c’est le marché, c’est la fête, il faut s’amuser. Tu verras, les jours de marché, c’est vraiment bien. »

Ce qui m’a le plus marqué, ce sont les échanges entre les commerçants et la population locale. Malgré les tensions récentes entre éleveurs et agriculteurs, la situation, à première vue, n’a pas changé. Certains éleveurs étaient venus avec leur bétail et du lait, qu’ils échangeaient contre du mil ou même de la farine.

Pour les éleveurs et une grande partie de la communauté, ce sont les transhumants qui sont à l’origine des problèmes, qu’il s’agisse de vols ou d’agressions. Ces incidents menacent désormais plus que jamais la stabilité et la cohésion sociale de ce village, que beaucoup considèrent comme leur havre de paix. Lors de la réunion organisée pour résoudre le conflit, la population locale était prête à demander le départ des éleveurs et ne souhaitait plus voir les transhumants passer dans la région. Bien que le calme soit revenu, cette paix reste fragile, car les déplacements des transhumants, venant souvent de très loin, représentent une menace constante.

Après plus d’une heure passée sur le marché, je suis retourné voir ce vieil homme qui parlait de la vie de la communauté. Pour lui, il n’y a aucune raison d’avoir peur : tout va bien, tout le monde s’entend. Il s’est arrêté un moment, plongé dans une profonde réflexion, avant de raconter : « Le jour de l’agression de l’agriculteur, j’étais à la maison quand j’ai entendu des cris et des sifflements de partout. C’est comme ça qu’on prévient les autres en cas de problème. Tout le monde est sorti pour voir ce qui se passait, et cinq jeunes sont arrivés avec le blessé, enveloppé dans un pagne. Sans explication, j’ai d’abord cru qu’il avait été attaqué par un animal. On m’a alors dit qu’il avait reçu des coups de machette de la part d’un éleveur. La situation a rapidement changé : tout le monde était sous le choc, et chacun est rentré chez soi avec sa famille. Le lendemain matin, des rumeurs ont commencé à circuler : les agriculteurs se préparaient à attaquer les éleveurs installés à l’entrée du village, sur les collines. »

Avant midi, le chef a convoqué une réunion. Avec un visage empreint de regret, il a évoqué cette situation qui, selon lui, a laissé des traces, même si certains pensent que tout est oublié. Au cours de la réunion, certaines parties ont exigé que les éleveurs quittent le village, point final. Après plusieurs heures de discussions, un accord semblait avoir été trouvé. Oumarou a insisté sur le fait que l’agresseur n’était pas un éleveur local, mais un transhumant, et il a promis de livrer les responsables s’ils étaient du village. Pour ce vieil homme, même si les autorités n’ont pas mené d’enquête approfondie, la situation est claire : il y a eu un risque de conflit, et si une telle situation se reproduit, il craint le pire. Selon certaines rumeurs, il n’y a pas eu de justice, seulement une sensibilisation, et il redoute que, la prochaine fois, la population décide de se faire justice elle-même.

Aujourd’hui, Vridjibao semble avoir enterré la hache de guerre et fait face à un nouveau mode de vie. La population paraît plus que jamais réconciliée et avoir tourné la page. Mais la polarisation entre éleveurs et agriculteurs a-t-elle complètement disparu? Mais la polarisation entre éleveurs et agriculteurs a-t-elle complètement disparu ? Non, elle n’a pas été éliminée. Si les éleveurs et les agriculteurs du village se sont réconciliés, les éleveurs qui utilisent le couloir de transhumance qui passe devant le village sont toujours considérés comme « l’autre », sans distinction entre les différents groupes d’éleveurs. Un « autre » qui incarne plus le mal qu’autre chose. Dès lors, il est fort probable qu’ il y aura des conflits à venir. Pour Oumarou et d’autres leaders, il reste du travail à faire. 

     

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