Situé à la sortie de la ville, dans le 10ème arrondissement de N’Djamena, Lamadji était autrefois une brousse où, dans les années 1990, des éleveurs nomades arabes venus du nord du pays s’étaient installés à la recherche de pâturages pour leurs troupeaux. Lors de ma descente dans leur campement, j’ai parcouru une longue étendue de terrain. De loin, un homme âgé m’a fait signe de la main, m’invitant à m’approcher. C’était un homme d’environ 75 ans, nommé Akhabach. Il m’a demandé ce que je venais faire ici et si j’étais également arabe. J’ai répondu que j’étais arabe, venue du nord, et que j’étais là pour une recherche. Il a été ravi et s’est exclamé : « Waouh, tu es des nôtres ! » Après cette brève présentation, deux femmes accompagnées de leurs enfants sont parties chercher de l’eau, mais elles ont mis beaucoup de temps à revenir. Intriguée, j’ai demandé pourquoi elles allaient si loin alors qu’il y avait de l’eau près de la route. Elles m’ont expliqué que les autochtones leur interdisaient de puiser l’eau à proximité, les obligeant à parcourir de longues distances.
Nous sommes ensuite entrés dans le vif du sujet avec Akhabach. Je lui ai demandé l’historique de leur arrivée et pourquoi ils s’étaient sédentarisés à cet endroit malgré le rejet des autochtones. L’homme a changé de visage et de ton, me disant : « Tu es des nôtres, alors pourquoi cherches-tu des informations sur nous pour les diffuser ? Sais-tu que tu n’es pas différent d’un traître ? » Il a ajouté : « Je ne me suis pas trompé. » Ces mots m’ont profondément affectée, au point que je n’ai pas pu répondre. Après quelques minutes de silence, je lui ai demandé la permission de partir, mais il a insisté pour que je reste manger, arguant que j’avais fait un long trajet. Pour ne pas le décevoir, j’ai accepté. Après le repas, il m’a raccompagnée jusqu’à la route en me disant : « Fakiri le nafiski adil ya bitti », ce qui signifie « Prends soin de toi, ma fille. »

Le mépris de la population locale envers les éleveurs nomades arabes au marché
Le 12 janvier 2025, lors de mon observation au marché de Lamadji, vers 10h30, quatre femmes éleveuses sont arrivées. Dès qu’elles ont été aperçues, les commerçantes ont commencé à les critiquer, disant : « Les voilà qui arrivent avec leurs odeurs bizarres. » Lorsque ces femmes se sont approchées pour demander le prix d’un litre d’huile d’arachide, la commerçante a répondu sèchement : « 1750 francs. » Pendant que les éleveuses discutaient du prix, la commerçante a murmuré à sa voisine : « Ces Arabes éleveurs sont trop pingres, c’est difficile de faire du commerce avec eux. C’est vraiment agaçant. » Mécontentes, les éleveuses sont parties. J’étais juste à côté lorsque la commerçante a poursuivi : « Ces Arabes préfèrent mourir que de vendre un animal pour se soigner ou subvenir à leurs besoins. »
Plus tard, vers 15h, je me suis installée près d’un commerçant qui vendait des vêtements pour femmes. Deux hommes nomades sont arrivés et ont demandé le prix d’un soutien-gorge en disant : « Moukhoulay da bé kam ? » (« Ce soutien-gorge, c’est à combien ? »). L’un d’eux a pris le soutien-gorge, l’a mesuré et a demandé à son frère : « Est-ce que ça ira pour ma femme ? » Le commerçant, visiblement irrité par leur comportement et leur façon de parler, a réagi avec agacement.
Le point de vue d’un ancien délégué du quartier
Après cette scène, je suis allée rencontrer un ancien délégué du quartier, qui m’a accueillie avec gentillesse, m’offrant du thé et des cacahuètes. Après avoir présenté ma mission, il m’a expliqué les tensions entre la population locale et les éleveurs nomades arabes. « Il est vrai que ces éleveurs sont arrivés il y a longtemps, quand cette zone était encore une brousse, avant que la population ne s’y installe. Mais il faut comprendre que cette terre ne leur appartient pas, même s’ils y restent 100 ans. Ces Arabes ont l’habitude d’occuper des espaces en disant que c’est une réserve de l’État, puis, après plusieurs années, ils demandent à l’État de leur céder ces terres pour en faire leur territoire, voire les vendre. Ils aiment le pouvoir et commander, alors que même les autochtones doivent acheter des terrains à prix fort pour s’installer. »

Le témoignage du chef des éleveurs nomades arabes
Le 20 janvier 2025, j’ai rencontré Nabil, le chef des éleveurs nomades arabes, un homme ouvert qui m’a raconté son histoire. « Dans les années 1990, après la prise du pouvoir par feu le maréchal Idriss Déby Itno, nous sommes venus à N’Djamena à la recherche de meilleurs pâturages pour nos troupeaux. Au début, nous partions et revenions pendant la saison sèche, mais après cinq ans, nous avons décidé de rester définitivement avec nos familles. Avec l’urbanisation rapide, les gens sont venus s’installer ici, et depuis 2014, la population locale ne veut plus de nous dans cet espace. Il y a toujours des menaces violentes, malgré l’intervention des autorités. Une partie d’entre nous a dû partir vers le nord, au Kanem, mais la majorité est restée car nous sommes trop habitués à la ville. Nos enfants vont à l’école, certains font du moto-taxi, d’autres du commerce. Nous sommes aussi Tchadiens comme eux, alors pourquoi sommes-nous rejetés comme des étrangers et traités comme des envahisseurs ? Nous leur rendons service avec le lait et la viande, mais ces gens ne sont pas reconnaissants et sont racistes. Nous sommes marginalisés, négligés et traités avec mépris, alors que nous avons notre propre civilisation et notre mode de vie. Même en cas d’accident de circulation, nous devons payer des dommages et intérêts exorbitants. »
Est-il souhaitable de laisser ces éleveurs nomades dans cet espace pour qu’ils puissent bénéficier de l’éducation, de la santé et d’une vie socio-économique stable ? Cette question reste cruciale, alors que les tensions persistent entre les communautés et que les éleveurs luttent pour préserver leur mode de vie tout en s’intégrant dans un monde en mutation.