De la vie de transhumance à la vie de sédentaire agro-pasteur

Depuis plus de 60 ans, des Arabes venus d’Ati ont occupé un espace situé à 10 km de la ville de Doba. Ils ont fondé un campement appelé Ferick Fatache, dirigé par Aladji Bichara Dabonou. Ce dernier raconte leur histoire.

Assis dans la cour du chef du Ferick Fatache, entouré de trois de ses frères – Alhadji Mondé, Issa Bodou et Mahamat Hassane Bodou –, Aladji Bichara Dabonou, âgé de 85 ans, portait un grand boubou bleu et un turban blanc cassé sur la tête. Le visage penché vers l’enregistreur, il partagea leur aventure : « Nous étions des Arabes nomades. Lorsque nous sommes arrivés ici, c’était un vaste terrain vide, couvert d’herbes, une véritable brousse. C’est pourquoi nous avons décidé de nous installer, pour que notre bétail puisse se nourrir. À notre arrivée, nous n’étions pas nombreux. »

La cohabitation retrouvée

Derrière le ferick se trouve un terrain de sport aménagé par les jeunes du ferick Fatache et les jeunes Mongo (une ethnie au sud du Tchad), autochtones de la région. Ce jour-là, à 16h30, deux équipes s’apprêtaient à s’affronter lors d’un match amical : l’équipe du Ferick Fatache, vêtue de maillots jaunes, et celle des jeunes Mongo, en maillots bleus. « L’objectif n’est pas de désigner un vainqueur ou un vaincu, mais de favoriser le brassage entre les jeunes. C’est une initiative du comité de règlement des conflits », expliqua un jeune joueur du Ferick Fatache. Après plus d’une heure de jeu, l’équipe locale des Mongo l’emporta par deux buts à un. Malgré la défaite, la joie se lisait sur tous les visages, comme si chacun était gagnant. Les joueurs se dirigèrent ensuite vers le quartier Mongo pour se laver les pieds. À 18 heures, les groupes se séparèrent, certains retournant au quartier Mongo, d’autres au ferick Fatache.

Nous avons passé la nuit chez le chef du Ferick Fatache, où nous fûmes chaleureusement accueillis. L’une de ses femmes nous hébergea pour la nuit.

Le lendemain matin, nous remarquâmes un enfant d’environ 13 ans sortant tôt d’une chambre. Son visage et ses pieds étaient couverts de poussière, et il semblait fatigué, probablement à cause d’une veillée tardive. Intrigués, nous demandâmes à la femme du chef pourquoi cet enfant partait si tôt. Elle nous expliqua : « Ce n’est pas notre enfant. C’est le fils d’une femme Mongo qui habite près de la maison du chef de canton. Il a passé la nuit ici après avoir joué tard hier soir. Il rentre se changer pour aller à l’école. Nos enfants jouent souvent ensemble, et il arrive que les leurs passent la nuit ici, ou que les nôtres dorment chez eux. »

Une histoire de cohabitation marquée par les conflits

« Les cinq premières années n’ont pas été faciles. C’était une terre étrangère, et les autochtones ne voulaient pas de nous. Ils disaient que cette terre appartenait à leurs ancêtres et qu’ils l’utilisaient pour cultiver du riz. Les Mongo nous traitaient de bandits, de “Djaraguinan” (coupeurs de route), et nous accusaient d’être des voleurs », raconta Alhadji Bichara Dabonou.

À 5 heures du matin, les quatre femmes du ferick sortirent de leurs chambres, chacune tenant une “sagarie” (une tasse traditionnelle utilisée pour traire les vaches). Malgré le froid matinal, elles se dirigèrent vers les vaches attachées à quelques mètres des maisons. Plus tard, le petit-déjeuner fut préparé. Les hommes mangèrent sous un grand hangar en seko, autour du chef, tandis que les femmes et les enfants déjeunèrent devant leurs maisons. Après le repas, les femmes partirent au marché pour vendre du lait frais, du lait caillé et quelques poulets.

C’est après leur départ que nous avons discuté avec le chef du Ferick de leur installation dans la région. Il nous expliqua que leur arrivée, il y a plus de soixante ans, avait été marquée par des conflits. Il évoqua un incident tragique : un vendredi, vers 14 heures, alors qu’il revenait de la mosquée, une femme lui amena son enfant de 6 ans avec un bras cassé. Elle accusa son fils Idriss d’avoir blessé l’enfant. Après avoir confirmé les faits, ils emmenèrent l’enfant chez une guérisseuse traditionnelle, Madjilem Viviane, à Bessama, à 7 km du Ferick. Cependant, le père de l’enfant, apprenant l’incident, déclencha une violente altercation qui causa deux morts, un de chaque côté. « La loi est intervenue, et le père de l’enfant ainsi que mon cousin Abakar ont purgé cinq ans de prison, » conclut-il.

Une relation apaisée grâce au dialogue

Nous nous sommes ensuite rendus chez le chef de canton de Doba rural pour discuter des relations entre les éleveurs et les autochtones. À notre arrivée, nous fûmes impressionnés par la présence de quatre goumiers en tenue militaire à l’entrée de la maison. Le chef de canton, assis sous un grand manguier, portait un bonnet rouge de chefferie et un complet en pagne. Après nous être présentés, il nous expliqua : « Les éleveurs du Ferick Fatache sont arrivés avec une attitude violente, cherchant souvent à nuire à la population. Cependant, après plus de 60 ans de cohabitation, les choses se sont apaisées. »

Il raconta un incident où une vache morte fut déposée devant la maison d’un jeune Mongo, accusé à tort de l’avoir tuée. L’affaire fut portée devant la brigade, et l’accusé dut payer 80 000 F CFA. Malgré ces tensions, un comité de gestion des conflits, composé du chef de canton, du délégué du 1er arrondissement de Doba, des chefs de village de Bessama 1 et 2, et du chef du Ferick Fatache, a été mis en place il y a cinq ans pour maintenir la paix.

Aujourd’hui, les relations entre les deux communautés sont plus sereines. Les enfants des éleveurs et des autochtones se considèrent comme des frères et sœurs. Les femmes jouent également un rôle clé dans cette cohésion sociale, à travers des groupements féminins comme le “Loumounan”, qui réunit les femmes du Ferick Fatache et de Bessama 2. « Nos femmes et celles du ferick font des tontines ensemble », déclara le chef de canton, soulignant ainsi le rôle essentiel des femmes dans la construction de la paix.

Bien que des petits conflits persistent, la relation entre éleveurs et agriculteurs à Doba rural peut être qualifiée de pacifique, grâce aux efforts de dialogue et de collaboration entre les deux communautés.

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