Illustrations: Bénaïdara Delezer
Aux premières heures de ce 31 octobre, le quartier Atrone, dans le 7ᵉ arrondissement de N’Djamena, s’est réveillé dans l’horreur. Un simple court-circuit, banal en apparence, a suffi à déclencher un incendie meurtrier. En quelques minutes, les flammes ont englouti une maison, emportant avec elles une famille entière : un père, une mère et leurs deux enfants un garçon et une fille. Le silence de l’aube a été brisé par les cris, la fumée, et l’impuissance. « On a essayé par tous les moyens pour les sauver mais il était déjà trop tard, » confie un voisin, sous le choc aux micros du NdjamPost (un journal en ligne au Tchad).
Pendant que les proches dormaient encore, inconscients du drame qui venait de frapper leur chair et leur sang, la nouvelle prenait déjà une autre forme : celle d’un contenu viral. Comme par un effet mécanique, presque automatique, les réseaux sociaux se sont emballés. Facebook, Twitter, TikTok, médias en ligne, comptes personnels les publications ont fusé de toutes parts. Photos de la maison calcinée, images insoutenables, commentaires hâtifs. Aucun filtre. Aucun respect du temps du deuil. « J’ai appris la tragédie sur Facebook, depuis la France, comme tout le monde. Au début je n’y croyais pas car aucun membre de la famille ne m’avait appelée. Elle cherchait les mots justes pour m’informer. J’ai été complétement brisée en voyant les images circuler sur les réseaux sociaux, » témoigne, l’aînée de la famille la voix chargée d’émotion lors des obsèques.
Le choc d’un deuil exposé
À l’ère des médias numériques le deuil, déjà lourd à porter, devient alors une double peine celle de la perte et celle de l’exposition. Les familles n’ont ni le temps de pleurer en silence, ni l’espace pour se préparer psychologiquement à l’annonce. La mort n’est plus annoncée avec humanité; elle est consommée comme une information, partagée, commentée, parfois même “liker”. Une pratique devenue tendance ce dernier sur les réseaux sociaux.
Membre de la famille ou simple internaute, chacun se sent autorisé à publier, sans demander l’aval des proches, sans mesurer les conséquences psychologiques profondes de ces actes. À l’heure où tout se partage en temps réel, une question s’impose : jusqu’où irons-nous au nom de l’information ? La société dit-elle subir les dérives des réseaux sociaux ?
Le regard croisé de Tar-Asnang sur l’usage des réseaux sociaux
Au véranda de sa maison, Tar-Asnang le Dotangar, enseignant à la retraite et linguiste de formation, tourne doucement les pages d’un livre en anglais. Attaché à la tradition, il accorde aux ouvrages une importance capitale, « Je lis beaucoup, dit-il. Ma première source d’information, ce sont les livres, ensuite la radio que j’écoute à des heures précises, surtout pour les émissions de santé. » Face aux réseaux sociaux, il reste prudent. Son regard ne s’arrête que sur les articles dont les titres l’attirent. « Je lis vite, je ne m’attarde pas. » Mais il demeure convaincu : « Beaucoup de ce qui est publié n’est pas vrai. »
Le linguiste pointe du doigt les risques multiples liés à l’information numérique : sanitaires ; manipulations ; arnaques ; désinformation. Selon lui, les jeunes, attirés par la vitesse exponentielle du numérique, copient ce qu’ils voient sur les réseaux au détriment des valeurs culturelles ancestrales. « Ils oublient nos manières de faire, nos traditions, notre façon d’annoncer les événements importants. » Pour illustrer, il remonte le fil de sa propre histoire. « J’étais très petit quand ma mère est morte. Personne ne m’a rien dit. Je n’ai pas assisté aux obsèques, je ne sais même pas où elle est enterrée. Aujourd’hui encore, je ne peux répondre aux questions de mes propres enfants sur la tombe de leur grand-mère. »

La mort, annoncée avec dignité autrefois
Il se souvient de la tradition « à notre époque l’annonce d’un décès n’a jamais été un acte brusque ni improvisé ». Elle obéit à un rituel précis, mûri par l’expérience et le respect dû aux familles éprouvées. Après la mort d’une personne, on attend d’abord plusieurs heures, le temps nécessaire pour procéder au nettoyage du corps et accomplir les premiers gestes de dignité. Tout ceci dit-il pour « préserver l’équilibre émotionnel de la communauté ». Tar-Asnang poursuit : « Ce n’est qu’après cela que l’annonce était faite et à l’aide du tam-tam ». Son son particulier portait la nouvelle et tout le monde reconnait dans les villages voisins. Une manière simple de protéger la famille contre un choc brutal, une façon respectueuse d’accompagner la douleur. Aujourd’hui avec les réseaux sociaux tout arrive sans filtre, « on reçoit parfois la nouvelle en pleine route ou au marché sur un téléphone et le choc est immense. »
Un choc familial au marché de Dembé de N’Djamena
« J’ai une cousine à N’Djamena qui a appris la mort de son père alors qu’elle était au marché de Dembé, » raconte Tar-asnang et c’est en se connectant sur Facebook qu’elle est tombée sur la nouvelle. Elle a perdu l’équilibre, le choc était fort et es gens autour ne comprenaient pas ce qui lui arrivait. Pour Tar-asnang cet épisode est la preuve que les réseaux sociaux peuvent infliger des blessures invisibles là où la tradition cherchait avant tout à ménager les cœurs.
Entre la prudence de Tar-asnang et l’évolution des réseaux sociaux se dessine un débat : Comment concilier tradition et modernité ? Les réseaux sociaux ont bouleversé les modes d’information, parfois au détriment des sensibilités humaines. Mais ils offrent aussi des opportunités d’apprentissage, d’emploi et de communication. Au cœur de ce dialogue intergénérationnel, une conviction émerge : Ni rejet, ni adhésion aveugle.

Me Sem Alim jeune notaire s’impose comme l’une des voix modérées et réfléchies sur la question de l’usage des réseaux sociaux au Tchad. Il ne s’agit pas de condamner les réseaux sociaux, mais d’apprendre à les utiliser avec responsabilité et conscience. Le numérique peut être un outil formidable si nous apprenons à l’utiliser. « Les jeunes d’aujourd’hui ont un outil puissant entre les mains. Ils doivent en profiter pour grandir et se hisser au même niveau que les autres jeunes du monde, » souligne-t-il. Il relève que de nombreux jeunes se servent des réseaux sociaux non pas pour se documenter ou se former, mais pour propager des messages de haine, des attaques personnelles ou encore des contenus de propagande qui ne contribuent en rien à leur développement.
Responsabiliser l’État et la société civile
Pour Me Sem Alim, la solution passe par une éducation et l’esprit critique du numérique. « L’État et la société civile doivent s’investir pour apprendre à la jeunesse à utiliser les réseaux sociaux de manière responsable, » affirme-t-il. Il propose de s’appuyer davantage sur les associations et les initiatives communautaires pour sensibiliser, former et orienter les jeunes vers une utilisation constructive des plateformes. À cela doit s’ajouter, selon lui, la mise en place d’un mécanisme de régulation adapté pour prévenir les dérives.
L’enjeu n’est pas de fuir les réseaux sociaux mais de les maitriser intelligemment afin qu’ils deviennent des leviers de développement personnel et collectif. « Aujourd’hui, dès qu’un décès est annoncé, certains publient les photos sans autorisation, uniquement pour attirer les likes et commentaires ». C’est étranger à la culture Ngambaye (L’un des nombreux groupes ethniques du Tchad) et cela doit cesser, dénonce-t-il.

Au niveau politique, Me Sem Alim pointe du doigt une culture conflictuelle qui alimente les discours de haine en ligne. « Les jeunes ont fini par croire que faire de la politique signifie insulter, humilier ou diaboliser l’adversaire. Un adversaire politique n’est pas un ennemi. Même au sein d’une fratrie, on peut appartenir à des partis différents et défendre des idéologies divergentes. Cela n’autorise pas la haine » explique-t-il. Il appelle ainsi l’État et les partis politiques à prendre leurs responsabilités pour éduquer leurs militants et promouvoir un débat politique fondé sur les idées et non sur les attaques personnelles.
A l’heure où les réseaux sociaux occupent une place importante dans la vie quotidienne des jeunes au Tchad, il est indispensable d’en repenser l’usage. Les discours de haine, la désinformation, les conflits politiques et la perte des valeurs culturelles montrent à quel point le numérique peut devenir fragile lorsque manque le sens de la responsabilité. Pourtant, les réseaux sociaux ne sont ni un danger en soi, ni une solution miracle. Comme le souligne Me Sem « il ne s’agit ni de rejeter ces outils ni d’y adhérer aveuglement mais d’apprendre à les maitriser avec discernement. L’important est de faire un espace d’éducation, de dialogue constructif, de créativité et d’épanouissement plutôt qu’un champ de divisions ».
La responsabilité incombe à tous : à l’Etat qui doit encadrer et éduquer, aux partis politiques qui doivent former leurs militants, aux associations qui doivent sensibiliser et surtout à la jeunesse elle-même qui doit utiliser l’outil numérique de manière citoyenne et constructive. C’est à ce titre que les réseaux sociaux deviendront des instruments de progrès capables de contribuer au développement des jeunes et à l’essor du pays. Le Tchad mérite un espace qui participe à bâtir une société plus forte, plus unie et tourné vers l’avenir.