Abakar Mahadjir, musulman et père de famille, s’installe à Guelkoura 2 à Moundou, quartier à forte empreinte chrétienne. Sept ans plus tard, un procès traîne devant les tribunaux, une mosquée a poussé entre deux cabarets, et son voisin Guelmbaye Kodé Joël s’assoit chaque matin à ses côtés comme si de rien n’était.
Des quartiers qui portent une identité avant un nom
Il est 7h du matin au quartier Guelkoura 2, dans le 3e arrondissement de Moundou. Sur la voie qui descend depuis le goudron de l’avenue Ngarta Tombalbaye jusqu’à l’Eglise Adventiste, les cabarets ont déjà ouvert leurs portes. Des jeunes gens, calebasses en mains se taquinent dans un brouhaha de fin de soirée dansante. À quelques mètres, une concession donne sur la rue, serrée entre deux débits de boisson. Quand on toque deux fois au portail central à moitié ouvert, c’est un « fadal » (entrez, en arabe) qui répond de l’intérieur.
Dans la cour très serrée, les bruits de la rue s’effacent. Sous un hangar en tôle, nous rencontrons Abakar Mahadjir, homme élancé d’une quarantaine d’années, vêtu d’une djellaba bleue ciel. Il étale d’un geste ample une natte tressée. Après de longues salutations, il chausse ses lunettes, comme pour signaler que les échanges peuvent commencer. Son voisin, Guelmbaye Kodé Joël, dont la maison se situe juste en face, nous rejoint et s’installe sans façon à ses côtés. Agent de la Police Municipale, il porte sa chemise bleue et son pantalon noir avec les galons de lieutenant. Un énorme thermos de thé arrive, présenté par la femme d’Abakar, suivie par la dernière-née de la maison, une fillette d’environ deux ans qui nous observe avec une méfiance tranquille. Elle repart aussitôt, le visage à moitié voilé.
À Moundou, ville économique du Tchad et carrefour culturel, dans les rues, les témoignages convergent : « Les quartiers Bornou, Haoussa et Baguirmi sont majoritairement habités par des familles musulmanes, dont des commerçants ; par contre, les quartiers Guelbé, Guelkoura, 15 ans, Lac-Taba et autres (tristement célèbres pour le nombre sans cesse croissant de leurs cabarets et bars) sont à forte empreinte chrétienne », explique Abakar. C’est dans cet espace qu’Abakar a décidé d’élire domicile.
« Ce quartier m’intéresse particulièrement »
L’histoire remonte à 2019. Abakar vit à Moundou depuis plus de vingt ans et a habité de nombreux quartiers de la ville. C’est par l’entremise d’un ami qu’il découvre Guelkoura 2 : « Ce quartier m’intéresse particulièrement. Je ne m’étais fait aucune idée sur ce qu’il représente. » Il poursuit après une brève interruption demandant à sa fille de regagner sa mère à l’autre bout de la concession : « J’ai habité beaucoup de quartiers de Moundou », dit Abakar. « Mais ici, il y a de la place. Il y a de la tranquillité dans la cour. Et puis je ne sais pas comment l’expliquer, j’aime le mélange. Les gens sont bien. »
Le jour du déménagement, les regards l’ont accueilli avant les mots. Des voisins sur le pas de leur porte. Des yeux qui suivaient le va-et-vient des meubles. Personne n’est venu aider.
La curiosité, pourtant, ne s’est pas estompée. Elle s’est durcie. Les premières semaines révèlent ce à quoi Abakar ne s’attendait pas tout à fait : « Ici, des gens qui se soulent constamment, trop de brigands et de débits de boissons avec des animations nocturnes. Parfois les fumées de plastiques qui s’échappent de la fabrication d’Argui (boisson locale obtenue par distillation) envahissent même nos maisons. »
Un terrain achet, des langues qui se délient
La pression ne vient pas que du quartier. Du côté de ses coreligionnaires, le regard porté sur sa situation n’est guère plus bienveillant. Certains viennent lui rendre visite non par solidarité, mais par curiosité morbide: voir de leurs propres yeux dans quelles conditions vit « un des leurs » dans ce territoire. « Quand certains amis et frères me rendaient visite, ils commentaient les moindres faits : les regards croisés, les cabarets. Ils avaient peut-être raison sur les faits. Mais leur façon de voir ne m’aidait pas. »
Sept ans de cohabitation silencieuse. Puis un acte banal (l’achat d’un terrain situé juste en face de la maison en location) fait tout basculer. Abakar repère la parcelle mise en vente. Il entre en contact, négocie et conclut la vente. Après avoir accompli les formalités administratives, un délai est accordé aux occupants pour libérer l’espace. Parmi eux, un cabaret très fréquenté du quartier. Les forces de l’ordre interviennent après délai. Les occupants quittent les lieux. C’est alors que les rumeurs commençent à circuler. Une désapprobation muette s’installe au tour de lui : « Certaines personnes ont saisi l’auteur de la vente pour demander l’annulation. Pour eux, il ne devrait pas vendre ce terrain à un étranger – Doum -, un musulman. » Il esquisse un léger sourire.
Les opposants à la vente organisent leur riposte. Ils proposent au vendeur le double du prix d’achat pour le contraindre à renoncer. Le vendeur hésite. Abakar apprend la manœuvre. « J’ai décliné l’offre de me rembourser les frais d’achat et les dépenses déjà engagées. Ce terrain m’appartient légalement. Le problème se trouve entre les mains des autorités judiciaires depuis deux ans. »
Deux ans. Le chantier est à l’arrêt, quoique la parcelle soit clôturée, quelques constructions ont été entreprises. Et Abakar traverse chaque matin cet espace vide en face de chez lui. « Je ne comprends pas : pourquoi un musulman ne doit pas s’acheter un terrain dans ce quartier ? Ils ont même traité mon voisin Joël et sa famille de complices. »
Joël, qui écoutait en silence, prend la parole avec une lenteur mesurée.
« J’habite ce quartier depuis 1993. Au début, il n’y avait pas de familles musulmanes. Petit à petit, aujourd’hui certains carrés sont habités. Ici, il y a des appellations comme Doum, et autres. Cette distinction n’est pas bien. Une fois, un accident de voie publique impliquant un musulman et un jeune chrétien a failli dégénérer ici au quartier. » Il explique ensuite que ce genre de tensions sont récurrentes dans le quartier. Mais rapidement, dans son rôle d’agent communal, il intervient avec le chef du quartier pour calmer les esprits.
Abakar l’interrompt : « Je ne comprends pas ce que Doum signifie, mais ce n’est pas plaisant. Il y a aussi certains musulmans qui appellent les chrétiens Karcha. Pour moi cela découle du mot chrétien. Mais en fin de compte, toutes ces appellations ne sont pas bonnes. Moi, je n’utilise pas ces appellations. »
Quel est le secret de leur cohabitation paisible ? Pourquoi cela fonctionne-t-il entre ces deux hommes, entre ces deux familles ? Abakar lève un coin du voile: « On est comme des frères. Chaque jour, chacun ne cesse de demander les nouvelle de l’autre. Cela m’impressionne beaucoup. » Joël ajoute : « Même si le jour où il y a cérémonie d’un côté ou de l’autre, les deux familles se retrouve toujours ensemble. »
Un allié là où on ne l’attendait pas
C’est dans ce contexte – procès en cours, méfiances installées – que quelque chose d’inattendu s’est construit entre les deux maisons.
Abakar dit : « Je n’ai pas vu une famille chrétienne aussi particulière que celle de Joël. Ils nous ont beaucoup appuyés dans cette situation. Parfois, quand j’ai une cérémonie familiale, c’est sous le hangar spacieux de leur maison que je reçois les miens. Ils prennent part sans retenue à nos moments de partage. »
Joël ne commente pas. Il acquiesce d’un geste de tête, en portant son verre de thé à la bouche. Pour lui, les choses sont simples : son voisin est son voisin. « On se connaît. On sait comment chacun vit. Ça change les choses. »
Une mosquée dans le quartier – et ça change quelque chose
Sept ans après l’arrivée d’Abakar, la famille n’est plus la seule. Timidement, d’autres familles musulmanes se sont installées à Guelkoura 2, ouvrant des commerces à différents endroits. Un espace de dix mètres carrés environ sert désormais de mosquée. « Dieu merci, aujourd’hui on a une mosquée dans ce quartier. Nous sommes à la mosquée les vendredis et eux à l’église les dimanches. Nous vivons ainsi » , dit Abakar.
« Walahi !», soutient son voisin Joël qui a compris que la cohabitation n’est pas la fusion. Chacun garde ses pratiques, ses espaces, son rythme. Ce qui a changé, c’est la banalité de la présence de l’autre. La toute première mosquée dans le quartier chrétien n’est plus un événement. Elle est devenue un fait du paysage.
L’anomalie est en réalité la norme que tout le monde désire
Ensemble depuis plus d’un an, Abakar et Guelmbaye n’ont à signaler aucun conflit apparent. Mais ce qui frappe, c’est la façon dont leur entourage réagit. Leurs voisins, de l’un et l’autre camp, continuent de les interroger sur leur « forme de cohabitation ». Comme si elle demandait une explication, comme si elle était une anomalie. Ce qui est vécu comme exceptionnel – un musulman et un chrétien qui s’apprécient, se rendent service, partagent un hangar le jour d’une fête – est en réalité ce que la grande majorité des habitants de Moundou souhaitent pour leur ville.
Le procès sur l’achat de l’endroit d’Abakar est toujours en cours. Les cabarets font encore leur bruit les nuits. Mais une mosquée s’implante, des familles débarquent et dans la cour d’Abakar, le thé arrive chaud, et Joël s’installe sans façon aux côtés de son voisin. C’est peu. C’est aussi peut-être par là que tout commence.