Au cours des dix dernières années, les étudiants de l’université Adam Barka, située dans la ville d’Abéché (Ouadaï), à l’est du Tchad, ont manifesté à plusieurs reprises contre les mesures d’austérité du gouvernement, malgré la répression violente des autorités. Jean, ancien étudiant en droit, est descendu dans la rue en 2016 et a été malmené par la police. La lettre qu’il a écrite à l’époque pour raconter son expérience a été largement partagée.
Nous sommes en avril 2016 lorsque Jean (l’auteur de la lettre ci-dessous publie sous pseudonyme. Son identité est connue de la rédaction) et ses camarades en ont assez. Leur bourse mensuelle de 30,000 XAF (environ 46 euros) n’a pas été versée pour le deuxième mois consécutif. Pour de nombreux étudiants, cette bourse fait la différence entre poursuivre leurs études et travailler—en particulier pour les jeunes issus de zones rurales et économiquement fragiles.
La frustration est exacerbée par la situation politique. Ce même mois, les élections présidentielles se soldent par une déception pour de nombreux Tchadiens : le président sortant Idriss Déby Itno est réélu, au détriment du leader de l’opposition populaire Saleh Kebzabo. C’était un mandat de trop pour les tchadiens. Dans un pays déjà en crise économique, le mécontentement et la méfiance envers le gouvernement ne cessent de croître.
Violence policière
« En 2016, j’étais étudiant à la Faculté de droit et des sciences juridiques. Au départ, nous manifestions surtout pour les bourses, mais la réélection de Déby a donné une autre dimension à la protestation, » témoigne Jean.
« Le matin, nous nous sommes rassemblés à l’intérieur de l’université avec des banderoles sur lesquelles on pouvait lire “Nous voulons nos bourses”. Ensuite, nous sommes sortis sur la route principale devant l’université pour la bloquer en mettant le feu à un pneu et en chantant l’hymne national, » poursuit-il.
Peu de temps après, la police est arrivée, raconte Jean. À l’aide de gaz lacrymogènes, Jean et les autres ont été dispersés. Les étudiants ont riposté en lançant des pierres sur les forces de l’ordre. Les affrontements ont duré environ une heure. Après avoir tenté désespérément de tenir la police à distance, les manifestants ont abandonné.
« J’ai décidé d’attendre à l’université que le calme revienne ; ensuite, je suis sorti pour rentrer chez moi. Quand je suis arrivé à ma résidence, à environ 1 km de l’université, la police se tenait devant chez moi et m’a arrêté. »
Jean est emmené au poste de police et, selon ses propres dires, gravement maltraité. De retour chez lui, il écrit une lettre pour surmonter cet événement.
« Lorsque j’ai écrit cette lettre, je ne savais pas qu’elle pourrait être utile dix ans plus tard, comme c’est le cas aujourd’hui. Je l’ai écrite avec douleur et beaucoup d’amertume. J’y décrivais la situation réelle de ce que j’avais vécu et je voulais alors vraiment que tout change d’un seul coup. Je l’ai écrite avec rage. »
Mouvement citoyen Iyna
La violence policière et la répression sont caractéristiques du régime du défunt président Idriss Déby et ont été largement utilisées lorsque la situation au Tchad est devenue de plus en plus agitée en 2016. Voici pourquoi : en 2015, une crise économique éclate au Tchad. Le prix du pétrole, dont l’économie tchadienne dépend largement, chute brutalement tandis que les dépenses augmentent. Une hausse due notamment à l’augmentation des dépenses de défense en raison de la détérioration de la situation sécuritaire, à l’accueil de plus de 450 900 réfugiés de la région et à l’évasion fiscale et la corruption généralisées.
Dans les années qui ont suivi 2015, le gouvernement a instauré de nouvelles taxes sur les denrées alimentaires et a procédé à des coupes budgétaires drastiques, notamment dans l’éducation et la santé. Parallèlement, il a “coupé” les salaires des fonctionnaires et n’a plus publié de nouvelles offres d’emploi dans le secteur public, principal employeur des jeunes diplômés au Tchad.
En 2016, à l’instar d’autres mouvements de protestation au Sénégal (Y’en a Marre), au Burkina Faso (Balai citoyen) et en RDC (La Lucha), le mouvement Iyna (qui signifie « Nous sommes fatigués » en arabe local ) voit le jour au Tchad : un espace où journalistes, artistes, étudiants et jeunes engagés peuvent exprimer leur mécontentement face au régime. Tout comme lors du Printemps arabe, les réseaux sociaux deviennent un moyen pour le mouvement de diffuser son message. En combinaison avec les médias traditionnels tels que la radio, le groupe parvient ainsi à toucher un large public.
« J’ai écrit cette lettre en 2016, alors que l’accès aux réseaux sociaux n’était pas encore ce qu’il est en 2026 Notre moyen de diffuser nos activités ou de transmettre nos messages passait par la radio communautaire et la correspondance écrite, qui atteignaient directement nos publics cibles—les jeunes et les étudiants dans les universités et les quartiers. »
Pendant presque toute l’année 2016, depuis les élections présidentielles jusqu’à la fin de l’année, le gouvernement a restreint l’accès aux réseaux sociaux et aux services de messagerie de Facebook et WhatsApp. Les services de sécurité tiennent à jour une liste de sites web dangereux qu’ils font bloquer. L’activiste en ligne Tjadine Mahamat Babouri, connu sous le nom de Mahadine, est arrêté en septembre 2016 après avoir publié des vidéos dans lesquelles il critique le gouvernement et fait part de ses inquiétudes concernant la crise économique (Amnesty 2017).
Polarisation entre le Nord et le Sud
Jean raconte que, lors de son interrogatoire, il a été accusé à plusieurs reprises d’être un insurgé originaire du Sud. Selon la police, la manifestation aurait été financée par le parti du leader de l’opposition Saleh Kebzabo, lui-même originaire du sud du Tchad.
Cette accusation s’inscrit dans le contexte de tensions plus larges au sein du pays. Au Tchad, le pouvoir est détenu depuis des décennies par des politiciens du nord et en grande majorité musulmans.
« Nos adversaires pensaient que nous pourrions obtenir de l’argent pour perturber le pouvoir en place alors que nous n’étions que de simples étudiants, sans affiliation à un parti politique. Le commissaire a demandé : “Qui vous demande de manifester ?” »
Pour faire libérer Jean, ses camarades organisent des manifestations devant l’université. Ils brandissent des feuilles A4 avec sa photo et le texte « Libérez Jean » en dessous. Après un jour et demi, Jean est libéré—il suppose que c’est grâce aux manifestations et aux bonnes relations de sa famille.
À la suite de la manifestation contre le non-versement des bourses, Jean et les autres étudiants reçoivent encore trois mois d’aide financière. En août 2016, le gouvernement tchadien décide officiellement de supprimer l’aide financière mensuelle pour tous les étudiants, à l’exception des étudiants en médecine, des formations professionnelles spécialisées et des étudiants à l’étranger (Amnesty 2018).
Les manifestations étudiantes au Tchad sont éclipsées dans l’actualité internationale. Pourtant, en 2025, des manifestations ont encore eu lieu à Abéché, où des étudiants en médecine ont protesté parce qu’ils n’avaient plus reçu de bourse du gouvernement depuis des années (Tchadinfos 2025).
La lettre
Cher(es) camarades étudiant(e)s des universités et écoles supérieures au Tchad,
C’est avec beaucoup d’angoisse et d’amertume que je vous écris cette note.
Ces policiers, brutaux et malpolis, ont encore une fois franchi les limites. J’ai été victime de leurs cruautés hier matin, aux environs de 10h48.
En effet, nous, étudiants de l’Université Adam Barka d’Abéché, plus précisément du département de droit, avons lancé une manifestation pacifique hier à 08h00 à l’entrée principale de l’université, afin de réclamer nos bourses d’études. Depuis plus de six mois, le gouvernement n’a pas honoré son engagement de verser ces fonds.
Nous avons alors appelé les étudiants à sortir pour se faire entendre.
Alertés de la situation, ces policiers sont venus nous disperser à coups de gaz lacrymogènes et de chicottes en peau d’hippopotame, habituellement destinées à châtier de grands criminels.
Après la fin de la manifestation, nous nous sommes dispersés. Pour ma part, je suis resté jusqu’à 10h25 avant de rentrer chez moi. À l’entrée de mon quartier, ils m’ont tendu une embuscade, avec l’aide de quelques étudiants traîtres. Ils m’ont capturé et emmené de force au commissariat central.
À mon arrivée, l’un d’eux m’a donné un coup de pied aux chevilles, me faisant tomber au sol.
Le commissaire en chef s’est approché et m’a demandé :
« Pourquoi as-tu brisé la barre de mon véhicule? »
J’ai répondu :
« Je n’ai rien brisé et je ne sais pas de quoi vous parlez. »
Il a rétorqué :
« Tu le sais très bien, je t’ai vu jeter des cailloux. »
J’ai répondu :
« À quel moment ? Vos hommes m’ont arrêté devant chez moi. Quand aurais-je pu faire cela? »
Alors, il a ordonné qu’on lui donne la chicotte :
« Donnez-moi la chicotte… »
Le commissaire a commencé à me battre violemment, jusqu’au sang, cherchant en vain à m’extorquer des aveux :
« Si tu reconnais, je te relâcherai… Qui est derrière ça ? Tu veux collaborer ou subir? »
Je suis resté silencieux, malgré la douleur intense, le sang et la sueur sur mes plaies.
Avec difficulté, j’ai fini par dire, les larmes aux yeux :
« Si tu veux me tuer, tue-moi. »
Il m’a frappé à nouveau, sans pitié, jusqu’à ce qu’un de ses collègues intervienne :
« Ça suffit, Monsieur le Commissaire. »
On m’a ensuite dépouillé de mes papiers et de l’argent que j’avais, puis enfermé dans une cellule avec des voleurs et des brigands — moi qui n’avais fait que réclamer mon droit à travers une manifestation pacifique.
Je me suis retrouvé dans un environnement horrible.
Chers camarades,
Je vous écris avec beaucoup de peine.
Cette barbarie ne peut pas continuer.
Ils ont osé — nous devrons répondre, le moment venu.
Restez mobilisés.
La lutte ne doit pas s’arrêter.
Soyez vigilants.
Relayez l’information.
Faites bonne réception.