Le village aux quatre yeux

En ville, on nous dit que le village est dangereux, rempli de sorciers qui empoisonnent et jaloux de notre réussite. Au village, on dit que la ville est orgueilleuse, remplie de magiciens à l’argent sale qui nous méprisent. Pendant plus de 20 ans, j’ai cru à ces mensonges. En novembre 2024, j’ai décidé de voir par moi-même. J’ai quitté la ville pour la première fois de ma vie. J’ai découvert un autre visage : un village au cœur d’autres villages, situé dans le département de Fianga.

Dans ce village, l’air est frais, les arbres sont touffus et le fleuve passe à côté. Dans ce fleuve, il y a des hippopotames et beaucoup de poissons qui ravitaillent tout le département. À l’entrée de ce village, des fleurs aux parfums mélancoliques, dont les nectars dressés semblent souhaiter la bienvenue à tous ceux qui foulent son sol.

Le matin, on y découvre un calme apaisant, accompagné de la rosée. Mais le soir, tout s’anime : des enfants dansent autour du feu, des contes sont racontés, des danses populaires s’organisent au rythme des tam-tams, véritable occasion pour les jeunes de dénicher leur « âme sœur ».

Je suis Christian, jeune citadin né à N’Djamena. Je suis cette personne dont on dit habituellement chez nous : « Né à N’Djamena, grandi à N’Djamena », comme pour dire que quelqu’un qui ne connaît rien du village ou encore de la tradition.

Pendant plus de 20 ans, je n’ai jamais mis les pieds au village. Dans mon entourage, constitué de gens de la ville, voire de quelques membres de ma famille, le village n’est pas apprécié. D’ailleurs, on me répétait sans cesse : « Là-bas, il y a des sorciers, des gens qui sont contre l’avenir des gens de la ville. Ne les approche surtout pas, au risque d’y laisser ta peau. »

Les parents qui venaient du village, quant à eux, nous disaient : « Les gens de la ville sont impolis, arrogants. Leur argent provient du sale, de la magie. Ils viennent seulement au village pour les cas de deuil ou pour les enterrements. » À force d’entendre cela, j’ai eu honte. Honte de mon nom, honte de ne pas parler la langue de chez moi, honte de ne pas connaître chez moi.

Dans ma tête, il y avait un mur. Un cousin avec une voiture devenait un « magicien », un village qui demandait de l’aide devenait « pauvre ». C’est cette honte qui m’a poussé à partir, partir pour découvrir cet interdit. Peut-être y laisserai-je ma peau, comme on me l’a dit ma famille ? Est-ce que les gens du village sont pauvres, comme me l’ont dit les autres ? Il faut que j’y aille pour découvrir.

La Porte que j’ai forcée malgré la peur de ma tante

Ma tante, citadin ayant appris ma curiosité de découvrir le village, n’a pas apprécié cette idée. « Tu veux aller te faire manger là-bas ? » Elle avait peur. Elle me disait que le village était dangereux : « Surtout à l’approche de la fin d’année. C’est en ce moment que beaucoup en profitent pour pratiquer la sorcellerie, pour renouveler les rituels. »

Ma tante s’est mise à raconter qu’elle avait fait un cauchemar dans lequel, lorsque je serais allé au village, les sorciers m’auraient tué. J’étais stupéfait par ses paroles, mais ma décision était prise : partir pour découvrir par moi-même, malgré ses larmes.

Dans la culture kéra quand une tante, un oncle ou un proche fait une révélation sur toi, on pense qu’elle finira par se réaliser. Tel est le pouvoir qui leur a été conféré, par qui et au nom de quoi, je ne sais. Leurs rêves ont un grand impact sur la vie de leurs proches.

Cette nuit-là, avec tout le poids du cauchemar de ma tante, je n’ai pas réussi à fermer l’œil. Dans ma tête, les questions tournaient en boucle : et si elle avait raison ? Et si je laissais ma peau là-bas ?

À ce moment-là, je me suis rendu compte que les croyances que j’associais au village existaient aussi autour de moi, même en ville. Ma tante vit en ville, mais elle croyait que son rêve pouvait annoncer ce qui allait m’arriver. Je pensais que ces croyances appartenaient seulement au village. Mais finalement, la différence entre la ville et le village n’était peut-être pas aussi grande que je le pensais. Les croyances prennent simplement des formes différentes.

Mais il y avait aussi autre chose : une impatience, une curiosité qui brûlait, l’envie d’aller découvrir chez moi, les miens. « Laisse-moi voir avec mes yeux. Si je dois mourir, je mourrai en Kera », insistai-je. Elle m’a finalement laissé partir, à contrecœur.

À mon arrivée, couvert de poussière, les enfants, les oncles, le chef de terre, le chef de village et d’autres habitants étaient tous réunis sous l’arbre. On m’a donné une natte et de l’eau fraîche, sortie d’un gros canari couvert de fougère, adossé à un manguier dans la grande cour. « Tu es le fils de la maison », lança un vieux vêtu d’une vieille chemise déchirée qui laissait entrevoir son torse presque nu.

Chaque soir, deux ou trois jeunes venaient s’asseoir à côté de moi, non pas pour demander de l’argent, mais pour poser des questions. Ce soir-là, un peu fatigué, je décide de me distraire en surfant sur facebook. Assis dans un fauteuil fait localement, des jeunes cousins se sont accouruent au-dessus de moi les yeux rivés sur l’écran de mon téléphone. Dans un esprit de curiosité, l’un lance : « Comment fait-on pour aller à l’université ? Internet, c’est vrai que ça va vite ? » Dans leurs yeux, l’on peut sentir l’envie d’apprendre, de découvrir de nouvelles choses. Petit à petit, le mur érigé dans ma tête, ou plutôt les préjugés sur la vie au village, tombaient.

La main qui a cassé plus de 20 ans de peur

Le soir, quand la nuit tombait, nous nous sommes regroupés au clair de lune. Cet instant, si simple, avait un goût particulier à mes yeux. Réunis avec les miens, à causer à tue-tête, sans aucun souci. C’est ce jour-là que j’ai compris toute la signification de l’expression : « Le bonheur est dans le peu. »

Une fumée blanche se dégageait du plateau que ma tante tenait en main. Une grosse boule de pâte, déposée en vrac dans le plateau contenant déjà de la sauce gombo, a été posée par terre, au milieu du cercle que nous formions, mon oncle, quelques cousins et moi.

Pas de chaise, pas de cuillère, juste nos mains, que nous avions lavées dans la même bassine. « Ventre affamé n’a point d’oreilles », nous avons attaqué le repas dans un silence remarquable. Seuls résonnent les bruits des mâchoires mâchant savoureusement le repas et des doigts pétrissant la boule. Comme une chorale qui aurait répété la veille pour une prestation, les mouvements allaient tous à l’unisson, jusqu’aux gestes des doigts. Moi, j’avais honte de ne pas faire comme les autres. J’avais peur qu’on puisse me juger parce que je venais du milieu urbain : « Voilà le fils de la ville qui ne sait même pas manger. »

Mon cousin a réussi à interrompre les imaginations et les pensées qui me traversaient l’esprit. D’un geste, il a essuyé sa main sur sa chemise et m’a regardé droit dans les yeux. Devant tout le monde, il a dit : « Toi, tu n’es pas comme on nous l’a dit. Tu t’assois par terre avec nous, tu mets ta main dans le même plat que nous, tu ris avec nous, tu es l’un des nôtres. » Trente secondes après les propos de mon cousin, un silence total s’est installé. Puis, d’un coup, tout le monde a éclaté de rire.

En une phrase, 20 ans de peur sont tombés par terre comme de la poussière. Ce soir-là, j’ai compris : le problème, ce n’est pas le village. Le problème, c’est qu’on ne s’assoit jamais dans le même plat.

Quand le tambour a parlé plus fort que ma peur

Le soleil tapait fort ce jour-là, on dirait qu’il est sorti avec tous ses enfants. En sortant le matin, j’ai appliqué de la pommade à mes pieds pour lutter contre la peau sèche mais la poussière avait raison de moi, la poussière collait à mes pieds.

À mon entrée du village, j’ai vu ce tambour parlant. Droit, immense, plus de deux mètres de haut, un tronc d’arbre creusé, attaché avec des cordes, posé sous une case en paille. À ses pieds, des fagots de paille. En voyant ce tambour sacré, mon angoisse s’est agrandie et mon sang s’est glacé. Je me suis automatiquement rappelé du rêve de ma tante quand j’insistait à venir au village. « Là-bas c’est des sorciers, ils font des rituels. Ne regarde pas, ne touche pas ». En me rappelant les paroles de ma tante, mes mains ont commencé à trembler, mon cœur battait la chamade. Je me suis dit : « Christian, tu es venu mourir ici ».

Après cet épisode du tambour, je n’ai rien dit à personne mais toute la nuit, je n’ai pas dormi, dans ma tête, ce tambour parlait, il appelait les esprits. Le lendemain à l’aube je me suis levé avant tout le monde. La peur était plus forte que la honte.

  • Oncle, accompagne-moi chez le chef de terre, ai-je murmuré.
  • Pourquoi ?
  • Je veux voir ce tambour de près

On est arrivé. Le silence était si lourd, juste le bruit des herbes sèches sous nos pieds qui craquaient du fait qu’on posait nos pieds sur celles-ci. Cinq à six jeunes du village étaient assis à l’ombre d’un tamarinier et causaient doucement comme s’il «  ne faut pas faire de bruit, le tambour se repose »

Je me suis approché plus près du lieu. Avec une voix tremblante, je décide de rompre ce silence pour mieux comprendre la situation. « Euh… Oncle… à quoi ça sert ça ? »  L’oncle m’a regardé, il a vu la peur dans mes yeux. Et il a éclaté de rire. Un rire franc, sans méchanceté.

  • « Tu as peur n’est-ce pas, fils de la ville ?» J’ai baissé la tête
  • « Oui,» dis-je

Il s’est levé, a posé sa main sur le bois rugueux du titir.

  • Tu vois ça ? Ce n’est pas pour tuer, ce n’est pas pour ensorceler. Ça c’est le titir. Le tambour annonciateur. Le jour où une autorité du village meurt, on frappe ici. Boum. Boum. Et le son traverse les champs, traverse les rivières. Tous les villages autour entendent. Ils savent : une personnalité est partie. C’est notre radio, mon fils. Avant le téléphone, avant la radio, c’était lui

Le silence est tombé après ses mots. Et dans ce silence, j’ai baissé les yeux. Moi qui ai grandi avec les diplômes, l’internet, N’Djamena… j’ai eu peur d’un bois. Moi qui croyais tout savoir, je ne savais rien. Aujourd’hui quand je revois cette photo du titir, je n’ai plus peur. J’entends la voix de l’oncle : C’est notre radio. Et je me demande combien d’autres choses on regardait de loin par peur de demander.

Sous les ombres du manguier, le partage du repas à même le sol, entre les éclats de rire et les danses sous la lueur de la lune, j’ai compris que la ville a les diplômes, les réseaux, l’argent. Le village a la terre, la culture, la mémoire, les bras. Si on reste séparés, on va tomber. Si on se met ensemble, on va construire. Il faut parler vrai, il faut se voir, manger ensemble.

J’écris pour ces gars de la ville qui ont peur. Le jour où la ville n’aura plus peur, le jour où le village n’aura plus honte de demander, le jour où nous nous dirons : « J’ai besoin de toi », ce jour-là, nous commencerons vraiment à construire.

 

 

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