Jean Hissein a grandi avec un nom que personne n’arrive jamais tout à fait à classer, et c’est précisément pour ça qu’il a une histoire à raconter.
À Moundou, un homme répond à deux appels selon la personne qui l’interpelle. Pour les musulmans, on lui dit « Hissein ». Et les Sudistes, on l’appelle « Jean ». Entre rires et confidences, il nous a raconté comment un nom donné par amitié, un soir d’accouchement à Bongor, est devenu le résumé vivant du Tchad qu’il rêve de voir advenir.
Il fait froid, comme souvent à cette période du mois d’août à Moundou. L’entretien démarre pourtant dans une ambiance légère : poignée de main franche, sourire large, quelques plaisanteries sur le monde des chercheurs qui « posent toujours trop de questions ». Jean Hissein s’installe, se détend et demande un verre de thé avant de parler. « Je suis chercheur Bon Buzz, donc je cherche la signification des noms sur le vivre-ensemble, la solidarité entre les Tchadiens », lui explique-t-on. Amusé par la présentation, mais très vite, la discussion trouve son rythme : de longs silences pensifs, suivis d’éclats de rire qui détendent l’atmosphère, puis des moments plus graves où la voix se fait basse et posée. On sent un homme habitué à raconter son histoire mais jamais lassé de la raconter. Chaque anecdote est ponctuée d’un sourire comme s’il savourait encore, des années après, l’ironie tranquille de porter un nom que tout le monde croit pouvoir deviner et que personne ne devine jamais tout à fait.
Une amitié et une naissance à Bongor
Tout commence bien avant sa naissance, dans une amitié nouée au quartier, à Bongor, entre son père et un homme du Nord, un Gouran. Deux amis « intimes », précise-t-il, qui partageaient tout : les repas, les projets, les idées sur la réussite. Le jour où la femme de son père accouche, l’ami annonce, sans détour : « Ton enfant va porter mon nom. Moi, mon nom, c’est Hissein, donc il va porter mon nom. »
Le père, par fidélité à cette amitié, laisse tomber le prénom qu’il avait lui-même choisi dans sa langue, « Tchitama », pour honorer son ami. Pendant ce temps, la mère, catholique pratiquante, présente l’enfant à l’église. Le prêtre y ajoute « Jean ». Sur l’acte de naissance officiel : Hissein Jean. L’ordre s’inversera plus tard, presque par accident administratif. Hissein Jean raconte : « Mon premier emploi, c’est dans une organisation internationale d’origine américaine, où l’usage anglophone veut que le prénom précède le nom. C’est pourquoi, dans les documents que j’ai reçus avec eux, c’est Jean Hissein et ça a continué jusqu’à aujourd’hui », sourit-il.
Il tient à préciser, avec un clin d’œil, que le fameux ami de son père n’est pas l’ancien président Hissein Habré : la coïncidence du prénom prête souvent à confusion. « C’est un autre ami. Il est du Nord et un Gouran, tout simplement. »
Des interrogations
Sur les bancs de l’école déjà, le nom intrigue. « Mais toi, tu es un Sudiste, tu es un chrétien, comment tu portes le nom des musulmans ? », lui demandent régulièrement ses camarades. Jean Hissein a, depuis longtemps, sa réponse toute prête, qu’il livre encore aujourd’hui avec la même conviction tranquille : « Non, Hissein, ce n’est pas un nom musulman. L’islam n’a pas de nom. »
Certains lui suggèrent même de « corriger » son identité en accolant un second prénom chrétien plus classique : Jean-Pierre, Jean-Jacques, Jean de Dieu, pour rendre les choses plus faciles. Il refuse, amusé par l’insistance : « Je suis un chrétien à 100 %. Si je viens au Nord, je suis Hissein. Si je viens au Sud, je suis Jean. » Un double ancrage qu’il revendique comme une évidence plutôt qu’un embarras.
Le nom qui rapproche
C’est sans doute l’anecdote qui le fait le plus sourire. Quand il se présente sous le nom de Hissein dans certains milieux, la confusion s’installe rapidement : on le prend pour un « Hadjaraï » (l’une des communautés situées dans la région montagneuse du Guéra), dont le nom lui est souvent associé. Loin de s’en agacer, Jean Hissein raconte la scène : « Les frères hadjaraï, persuadés d’avoir affaire à l’un des leurs, se rapprochent naturellement de moi, échangent, me considèrent comme un cousin retrouvé ». Un jour, dans une église, il a chanté dans sa propre langue. Stupeur amicale : certains chantent avec lui et affirment avoir appris le chant. Il faudra qu’il clarifie, avec le sourire, sa véritable origine : « Non, je ne suis pas hadjaraï, je suis un Moussey de Kélo ». Loin de refroidir la relation, la révélation ne fait que renforcer la complicité : « Les autres frères commencent à se rapprocher de moi pour dire que je suis leur frère », se souvient-il, visiblement touché par cette adoption spontanée.
À l’église : « Ils ont peur d’un espion »
L’histoire la plus forte de l’entretien concerne cependant l’arrivée de Jean Hissein à l’Assemblée chrétienne de Dombao (église située dans un quartier de Moundou), en pleine pandémie de Covid-19. Jean Hissein prend le temps de bien poser les mots, comme s’il revivait la scène. Ce jour-là, un inconnu au nom à consonance musulmane se présente parmi les fidèles. La méfiance est immédiate. « Même les anciens de l’église disent que ce musulman-là vient faire quoi ici ? », se remémore-t-il. « Une sorte de peur s’installe. »
Dans le climat particulier de l’épidémie, où chaque étranger inspire la suspicion, certains vont jusqu’à le soupçonner d’être venu espionner l’assemblée « comme un agent de renseignement secret », dit-il, presque amusé aujourd’hui par l’ampleur du malentendu. Il faudra plusieurs présentations, plusieurs semaines de présence discrète et fidèle avant que la glace ne se brise réellement. Le déclic survient un dimanche où Jean Hissein entonne un chant dans sa langue maternelle. « C’est là où les gens ont dit : “Ah, donc c’est comme ça” », raconte-t-il en riant. La méfiance se transforme en curiosité, puis en appartenance : l’église finit par le connaître et le reconnaître pour ce qu’il est réellement, un Moussey de Kélo, chrétien depuis toujours.
Un poids qui devient une richesse au fil du temps
Son nom lui vaut aussi, côté Nord, d’autres formes d’insistance, plus taquines que menaçantes. « Tu es notre frère, mais pourquoi tu ajoutes le nom chrétien ? », lui glissent souvent certaines personnes parfois, mi-sérieux, mi-sourire, en lui promettant fortune et réussite s’il consentait à « devenir musulman » et à abandonner le prénom « Jean ». Un rituel bon enfant, qu’il reçoit avec le même calme : « J’ai trouvé que c’est une manière que je devienne musulman », commente-t-il, préférant y voir un jeu affectueux plutôt qu’une pression réelle.
Interrogé sur le poids de porter deux identités à la fois, il nuance avec soin : « Pour l’intégration communautaire, je ne vois pas de problème. » Le seul poids qu’il reconnaît est social, presque administratif : celui de devoir sans cesse expliquer, se présenter, désamorcer un doute. Mais sur le fond, il ne changerait rien : « Avec les chrétiens, je suis à l’aise ; avec les frères musulmans, je suis à l’aise. »
Il faut vivre le nom
Jean Hissein parle de lui comme un homme qui a fait la paix, depuis longtemps, avec sa double appartenance. Pour lui, son nom n’est pas une anomalie à corriger mais un modèle à suivre : « Mon nom, c’est un exemple du vivre-ensemble. Quand tu as un tel nom, il faut vivre ton nom. » Il rappelle que la circulation des noms entre le nord et le sud du Tchad n’a rien d’exceptionnel — des Sudistes portent des noms du Nord, des Nordistes portent des noms du Sud — et que cette réalité, loin d’être un problème, est une invitation permanente à la cohabitation. Dans un sourire, Jean Hissein se lève, remercie à son tour, presque surpris qu’on ait pris le temps d’écouter une histoire qu’il juge, au fond, toute simple. Mais dans le Tchad d’aujourd’hui, où les noms sont parfois lus comme des frontières, l’histoire de Jean Hissein rappelle une évidence qu’on oublie trop souvent : un nom peut aussi être un pont.
Mbaigoto Josué